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Regard sur le passé

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Regard sur le passé

Regard sur le passé

Les lunettes ne sont pas seulement des verres grossissants. Le geste simple consistant à regarder à travers une lentille pour agrandir une image se perd dans la nuit des temps. L’histoire des lunettes par contre est l’histoire des lentilles correctrices et non celle des lentilles que les anciens appelaient « lentilles brûlantes ». En cette seconde moitié du XXe siècle, de nouveaux matériaux, y compris des plastiques organiques utilisés dans la confection des lunettes et des verres de contact, sont en train de supplanter le verre un peu comme le verre a supplanté le cristal au siècle des Lumières.

Frère Bacon au XIIIe siècle


13ème siècle: La première description écrite de vraies lunettes

La première description écrite de vraies lunettes (pour la myopie) a été rédigée en 1268 par le frère Roger Bacon de l’ordre des Franciscains, après son transfert d’Oxford à Paris. Vers 1290, alors que Bacon avait plus de 70 ans, de tels lorgnons étaient probablement utilisés chez les Franciscains et les Dominicains. Bacon a écrit à d’autres « scientifiques » européens et, parmi ses collègues de l’Université de Paris, il y avait de nombreux catholiques influents, dont saint Thomas d’Aquin. On peut se demander si saint Thomas d’Aquin avait emporté avec lui une paire de lunettes de Bacon lors de ses voyages dans les universités italiennes.

Les lunettes de Bacon de plus en plus acceptées

En 1352, l’artiste Tommaso da Modena a peint un portrait d’Hugues de Provence tenant ses lunettes entre ses mains. Durant les quelques décennies qui ont suivi, un noble, un futur saint et même un pape ont permis qu’une paire de lunettes figure dans leur portrait. Ce n’est qu’à partir du XIXe siècle cependant, que le naturalisme de la photographie a permis au sujet de porter ses lunettes sur son nez.

Les lunettes n’étaient pas l’apanage des riches et des puissants mais plutôt un symbole de savoir et d’appui à l’artisan-opticien et à son art.

Pour parvenir à polir ces premiers verres correcteurs, il fallait avoir une connaissance de la tradition scientifique grecque d’Alexandrie. Mais les montures demeuraient relativement primitives. Certaines se présentaient comme de petits masques alors que d’autres ressemblaient à des lunettes à coques. Bacon avait étudié les propriétés réfractives du cristal de roche et du verre, et les théologiens philosophes d’Oxford et des universités du continent s’étaient familiarisés avec l’optique d’Euclide et de Héron d’Alexandrie. Les questions de confort et d’esthétique ne pouvaient être plus éloignées des préoccupations de ces penseurs.

Afin d’obtenir la perfection nécessaire pour les lentilles correctrices, la majorité des lentilles de lunettes polies avant le XVIe siècle ont probablement été faites de cristal naturel (parfois appelé cristal de roche) de la plus grande pureté.




15ème siècle: la découverte de l'imprimerie

L’invention de la première presse à caractères mobiles par Johannes Gutenberg vers 1440 a été comparée à la découverte du feu par l’homme des cavernes. C’est Gutenberg qui aurait fait augmenter la demande pour les lunettes en Europe. Dans les 50 ans qui ont suivi la mise en service de la première presse, il y avait des imprimeries dans 14 pays d’Europe et plus de huit millions de livres en circulation.

Que les verres correcteurs se soient ou non répandus parallèlement aux livres imprimés est une question qui n’est pas encore résolue. Mais il ne fait aucun doute que l’impression a fait augmenter la demande pour les loupes fabriquées en verre dit « au crown ». Le verre de qualité optique est probablement devenu le matériel de lentille le plus en demande pour les marchands lettrés et les gens instruits.




Laboratoire d'optique d'avant et d'après

Les vitraux de verre clair « blanc » occupent une place importante dans l’architecture européenne, non seulement dans les églises mais aussi dans les universités. Les moines enseignants du XVIe siècle étaient souvent représentés dans leurs cellules avec, inévitablement, un grand vitrail par où la lumière brillante du soleil entrait pour éclairer les livres et les instruments couvrant la table de travail du lettré.

Les cathédrales européennes

Le verre utilisé dans les cathédrales d’Europe aux XIIIe et XIVe siècles a probablement été moulé sur le site même de la construction ou à proximité par des artisans itinérants qui allaient de chantier en chantier en Europe. Les vitriers qui construisaient ces vitraux peignaient leurs motifs sur du verre blanc étant donné que le verre peint laissait entrer plus de lumière dans les cathédrales que ne l’aurait fait le verre coloré.

Lorsque la typographie et l’imprimerie ont révolutionné les communications dans le monde occidental, il fallut des techniques améliorées pour le chauffage et le filage du verre au crown pour répondre à la demande de lentilles.

Le verre, le surfaçage des lentilles et l’optique

Les artisans du verre (y compris les surfaçeurs de lentilles) ont commencé à s’établir à proximité des verreries qui fabriquaient du verre au crown. Sur le plan commercial, le verre au crown et de nouvelles techniques de pressage sont devenus importants au XVIIe et au XVIIIe siècle. Les Pays-Bas, certaines régions d’Allemagne et probablement Venise (Murano) sont rapidement devenus des exportateurs du verre utilisé dans la fabrication de ces premières lunettes, en concurrence avec des centres moins importants qui desservaient des marchés locaux.




1600: année du microscope et du téléscope

L’ère des lentilles

Dans l’histoire des idées et des inventions, le XVIIe siècle est celui du télescope et du microscope mais non celui des lunettes. Le télescope a été inventé par le surfaceur ou concepteur de lentilles Hans Lippershey vers 1600 et le microscope, par un autre concepteur de lentille Hollandais, Antonie Van Leeuwenhoek. Dès qu’il en a appris l’existence, Galilée a utilisé le télescope de Lippershey pour ses fameuses observations de Jupiter, de la Lune et du Soleil. Il est intéressant de noter que Baruch Spinoza, lui-même concepteur de lentilles Hollandais et disciple de Descartes, ait « inventé » la Critique rationnelle de la Bible alors que Leeuwenhoek et Lippershey avaient l’esprit plus pratique.




Les lunettes décoratives, symbole de prestige

Au début du XVIIe siècle, les dames de l’aristocratie des capitales européennes montraient un grand engouement pour tous les types de lunettes décoratives et de gadgets servant à observer. C’était en quelque sorte l’équivalent optique du bal masqué. Ainsi le « Prospect Glass », un télescope miniature retenu par un ruban, est devenu un charmant accessoire de mode sans utilité sur le plan visuel.

L’un des accessoires d’optique les plus extravagants, le monocle, n’était rien de plus qu’une loupe (comme celle qu’utilisent aujourd’hui les philatélistes) retenue au corsage ou à la veste par un ruban de fantaisie ou une chaîne. Les nobles fixaient à travers l’instrument comme s’ils visaient la personne ou la chose qu’ils examinaient. L’optique était plus au service de l’extravagance et de l’intimidation sociale qu’à celui de la vision.

Le monocle et le « Prospect Glass », et le ruban ou la chaîne qui les rattachaient, sont des objets de luxe, l’équivalent des montres de gousset pour la période du XVIe au XVIIIe siècle. Pensez-vous que les concepteurs se sont débarrassés de leurs lentilles imparfaites en les transformant en breloques pour les riches?




Pince-nez et monocle s'affrontent

Pendant un siècle ou plus, le symbole de l’aristocrate devenu homme d’état, du moins sur le plan de l’optique, a été le pince-nez qui avait comme seul rival le monocle. (Jusqu’à 1905 encore, on voit le président Théodore Roosevelt avec un pince-nez sur les photographies officielles.) Mais dès la deuxième partie du XVIIIe siècle, les montures à branches ont commencé à être considérées comme plus confortables et plus utiles pour tenir les lentilles. Et on pouvait les porter tout en ayant les mains libres.

Les Parisiens ont déployé des trésors d’imagination en matière de styles de lunettes, mais l’invention des montures à ressort a été une bénédiction pour tous ceux qui avaient besoin de correction pour un défaut visuel. Les progrès de la technologie des lentilles ont continué au cours du XVIIIe siècle et une fois que les bases biologiques de la vision ont été bien établies par les scientifiques, ceux qui avaient besoin de lunettes ont pu en acheter.

En Espagne durant le siècle des Lumières, la noblesse a adopté les montures à branches à la fois comme symbole de statut social et comme aide à la vision. Les lentilles et les montures que les nobles espagnols portaient en public ont grossi sans aucune mesure avec leurs besoins de correction visuelle.




1774: Benjamin Franklin, déjà âgé, inventait les doubles foyers

En 1774, à la veille de la guerre d’Indépendance des États-Unis et cinq ans avant la Révolution française, Benjamin Franklin était déjà un homme âgé. Il entrait dans sa huitième année de mission diplomatique, mandaté par les colonies américaines auprès de la France afin d’y trouver un appui financier (secrètement ou ouvertement) pour l’indépendance de l’Angleterre. Franklin a négocié avec Louis XVI tout en faisant une forte impression dans les rues de Paris sur les hommes et les femmes de toutes les couches de la société. Il a amassé à titre privé une somme demeurée inconnue pour l’achat d’armes à feu sur le Continent pour lutter contre le roi Georges III et la domination anglaise des colonies. C’est Franklin qui a inspiré le marquis de La Fayette lorsque celui-ci a décidé de se lancer dans l’aventure révolutionnaire en Amérique, bien que les deux hommes ne se soient jamais rencontrés.

Trouvez d’abord un problème... et ensuite la solution

En dépit de son âge et de ses responsabilités durant la révolution, Franklin avait toujours en lui l’esprit irrépressible de l’inventeur. Et il était presbyte… Le diplomate des colonies a écrit à son opticien de Philadelphie, George Whatley, pour se plaindre d’un problème bien connu des presbytes, à savoir qu’il devait constamment changer de paire de lunettes lorsqu’il passait de la lecture à des activités demandant « des verres de convexité appropriée à travers lesquels un homme peut voir bien et avec précision... au loin. »

Mais Franklin n’avait pas écrit simplement pour se plaindre. Il apportait à Whatley la meilleure solution qui était réalisable en 1784 : les lunettes à doubles foyers. « J’ai donc fait couper deux paires de lunettes que j’utilisais en alternance ... et j’ai fait coller chaque moitié de l’une avec chaque moitié de l’autre. Ainsi je n’ai qu’à déplacer mes yeux vers le haut ou vers le bas, les lunettes dont j’ai besoin sont toujours prêtes. »

L’ancien éditeur du « Poor Richard’s Almanach » venait d’inventer la lentille bifocale.




20ème siècle: place aux lunettes modernes

Au XIXe siècle, il ne s’est pas écoulé dix ans sans qu’une importante découverte, avancée ou invention, ne se produise et n’entraîne des améliorations dans le domaine des verres correcteurs. Au XXe siècle, autant en Amérique qu’en Europe, le port de lunettes pour corriger des troubles visuels ou simplement pour suivre la mode était définitivement entré dans nos habitudes.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, de nouveaux matériaux, y compris des plastiques organiques pour les lunettes et les verres de contact, sont en train de supplanter le verre un peu comme le verre avait supplanté le cristal de roche au siècle des Lumières.

Pour en savoir plus :

Burckhardt, J. C. The Civilization of the Renaissance in Italy. New York : Albert & Charles Boni, 1935, p. 460.
Burlingame, R. Benjamin Franklin: The First Mr. American. New York : Signet Key Books, 1955, p. 116.
Guinagh, K. Inspired Amateurs. New York : Longmans-Green, 1937, pp. 83–98.
Malaval, C. (dir.) Essilor, 1972–1997, Seeing the World Past. Paris : Creapress, 1997.
Menzel, D. Astronomy. New York : Random House, 1970, pp. 84–85.

Source :

http://www.britannica.com




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